L’édition numérique dans le monde persanophone. Entretien avec Golnaz Broomandi des éditions Naakojaa

16/04/2013 / Matthieu Joulin

Naakojaa est une maison d’édition persanophone créée en 2012 et basée en France dont le but est de donner aux lecteurs d’Iran et de la diaspora un meilleur accès à la littérature persane. Golnaz Broomandi, co-fondatrice de Naakojaa, nous explique les spécificités et les potentialités de l’édition numérique dans le monde persan mais aussi les obstacles à franchir pour distribuer leurs ouvrages en Iran.

1. Comment est née la maison d’édition Naakojaa ?

Nous avons quitté l’Iran et comme tous les gens de la diaspora nous nous sommes retrouvés coupés de notre littérature. Les rares livres qui nous parvenaient étaient tous très chers. Le projet Naakojaa a d’abord commencé avec cette idée de donner un accès à la littérature persane aux gens de la diaspora. Le deuxième facteur qui nous a poussé à créer Naakojaa c’est la dégradation de la situation de l’édition en Iran. Plusieurs maisons d’édition, dont certaines très importantes comme la maison d’édition Cheshmeh, n’ont plus eu le droit de publier et ont dû fermer. Avant ce durcissement, les éditeurs devaient soumettre leurs livres à un organisme (ORSAAD) qui évaluait les textes qui pouvaient être publiés ou non. Quand un livre était refusé, l’éditeur recevait un papier sans en-tête officiel pour l’informer des passages à changer ou à supprimer. Le livre pouvait être interdit pour n’importe quelle raison, pas forcément pour du contenu à caractère sexuel ou politique. Depuis un an environ, un changement de règlement stipule que si 3 livres d’un même éditeur sont refusés, il se voit interdit de publier pendant une durée de 6 mois par exemple. La première des censures est donc devenue l’autocensure des éditeurs qui ont peur de ne plus pouvoir publier. Nous recevons par conséquent beaucoup de textes envoyés par des écrivains qui savent qu’ils ne pourront pas les faire publier en Iran. Naakojaa peut se traduire par « utopie », étymologiquement u-topia : « qui n’est en aucun lieu », comme nous !

2. Pourquoi vous êtes vous orientés vers le numérique plutôt que le papier ? Avez-vous rencontré des difficultés techniques au moment de la fabrication ou de la commercialisation ?

Nous savions que les frais de publication du livre papier étaient très lourds, et nous voulions un prix le plus bas possible pour que le plus grand nombre de lecteurs puissent avoir accès à nos livres. Le numérique était donc la formule la plus avantageuse pour nous même si nous n’avions pas toutes les compétences techniques au départ. Nous avons donc travaillé avec un informaticien qui nous a aidés à fabriquer les différents formats et nous avons réussi à fabriquer nos premiers livres numériques – même si nous avons rencontré quelques difficultés au moment de la fabrication en raison des particularités de la langue persane. Par exemple en persan nous avons des demi-espaces entre deux lettres. Nous avons aussi rencontré des problèmes au moment de la commercialisation. Nous avions des livres disponibles sur iTunes, mais ils ont été retirés de la plateforme car iTunes souhaitait pouvoir contrôler les contenus qu’ils commercialisent. Nous respections pourtant toutes les spécifications. Pour l’instant, nos livres sont disponibles au format PDF sur notre site et plusieurs plateformes. Ce sont des PDF avec des tailles différentes adaptés aux différents dispositifs de lecture (liseuses ou iPad). On n’a pas besoin d’agrandir la page, cela apporte un bon confort de lecture. Nous faisons en sorte que ces PDF soient le plus interactif possible avec des index et hyperliens. Par ailleurs, nos livres seront prochainement disponibles au format EPUB sur Google Play.

3. Parvenez-vous à vendre vos e-books en Iran malgré le contrôle d’Internet et les difficultés techniques ?

En Iran, le système bancaire fonctionne très bien à l’intérieur du pays, il est possible de payer avec une carte bancaire sans aucune difficulté. Le problème c’est que l’Iran est boycotté par les entreprises bancaires internationales, il est donc impossible d’effectuer un paiement en ligne à l’international. Internet devient de plus en plus un intranet. Notre but étant de diffuser nos ouvrages en Iran, nous avons dû créer un système en ouvrant un compte bancaire là-bas. Les acheteurs iraniens préachètent d’abord du crédit. Il y a plusieurs paliers possibles : 20 000 tomans, 50 000 tomans, 100 000 tomans etc. Pour commander un livre, les acheteurs nous envoient ensuite un mail avec leurs coordonnées bancaires et le montant de la commande. Ce montant est ensuite décompté de leur crédit et ils peuvent télécharger le livre. Le prix iranien est très bas par rapport à celui en euros. Un livre vendu 5 euros (environ 25 000 tomans) est ainsi vendu à 5 000 tomans en Iran. Notre site est théoriquement filtré en Iran, comme un grand nombre de site dont Facebook, Skype ou Youtube, mais il est en réalité très facile de contourner ces barrières. L’Iran est l’un des pays les plus connectés au monde et pratiquement tous les internautes ont des anti-filtres.

La seule contrainte est que nous ne pouvons pas suivre nos acheteurs en Iran puisqu’ils apparaissent avec des adresses IP étrangères. Les deux seules adresses IP iraniennes qui s’affichent sont celles des personnes qui nous surveillent ! Il est en revanche beaucoup plus difficile de vendre des e-books dans des pays comme l’Afghanistan ou le Tadjikistan où il n’y a pas du tout de systèmes de paiement en ligne. Il y a pourtant une forte demande en provenance d’Afghanistan, notamment pour un livre de poésie écrit par un chanteur très connu là-bas. En dehors de l’Iran, nous proposons également nos livres en version papier grâce à l’impression à la demande. Nous travaillons notamment avec lulu.com. En ce qui concerne la promotion, nous la faisons sur facebook et twitter.

4. Vous avez aussi des projets numériques collectifs avec d’autres éditeurs persanophones ?

Nous avons entrepris une collaboration avec Baran (un éditeur persanophone installé en Suède). Nous avons fait 5 « coéditions numériques » avec eux : nous publions sous nos deux marques la version numérique de textes publiés initialement en version papier par Baran. Naakojaa prend en charge toute les frais liés à la création du fichier numérique et nous partageons les bénéfices des ventes du e-book avec Baran. Récemment, nous avons commencé à développer le même type de collaboration avec des maisons d’édition en Iran. Nous réalisons et distribuons pour l’Iran et l’extérieur, les versions numériques de leurs ouvrages. Cela leur permet de diffuser des titres qui ont été refusés entre autres. Beaucoup de maisons d’édition en Iran avaient peur du piratage, mais certaines ont accepté de travailler avec nous. Il a aussi fallu refaire les contrats d’édition, car les contrats utilisés en Iran sont très incomplets et très peu précis par rapport à ceux utilisés en France. Les éditeurs en Iran avaient un peu d’appréhension à signer un contrat de plusieurs pages comme ceux utilisés en France.

5. Comment voyez-vous se développer l’édition numérique en Iran dans les années à venir ?

Avec la crise économique les éditeurs iraniens cherchent à réduire les tirages et beaucoup commencent à s’intéresser au livre numérique et surtout à l’impression à la demande pour le marché intérieur. Le problème avec le livre numérique, c’est que les deux systèmes de protection existants, les DRM et le watermarking, n’existent pas en Iran et la plupart des éditeurs ont peur de la piraterie. Il y a déjà beaucoup de versions pirates qui circulent. Un éditeur de dictionnaire, Farhange Moaser, avait ainsi sorti des ouvrages sur CD, on trouvait partout des versions piratées. Le second frein pour les éditeurs iraniens souhaitant se lancer dans l’édition numérique tient au fait qu’internet devient de plus en plus un intranet et qu’il n’est pas possible de vendre à l’étranger en passant par internet.

Matthieu Joulin

A propos de l'auteur

Matthieu Joulin a d’abord obtenu un Master Langues, littératures et civilisations hispano-américaines à Bordeaux, et s’est ensuite dirigé vers l’édition, obtenant un Master Commercialisation du livre à Paris 13-Villetaneuse. Après une expérience en librairie et un long séjour dans une maison d’édition en Argentine, il a rejoint l’équipe de l'Alliance internationale des éditeurs indépendants en 2011 ; il y coordonne les projets numériques pour le Labo numérique et anime les réseaux hispanophone et lusophone de l’Alliance.
  • marthe gonthier

    Bravo et merci d’apporter un peu d’oxygène à un peuple qui étouffe sous la pression d’un gouvernement théocratique


    27/04/2013 - 18:28
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