Le Plan Ceibal : enjeux et opportunités. Entretien avec Pablo Harari, directeur des Éditions Trilce (Montevideo)

14/03/2013 / Octavio Kulesz

En 2007, l’Uruguay a présenté l’ambitieux Plan Ceibal. Dans l’objectif de réduire la fracture numérique, l’État a annoncé la distribution de plus de 400 000 ordinateurs portables modèle XO à 450 000 enseignants et élèves d’école primaire. Nous nous sommes entretenus avec Pablo Harari – directeur de la maison d’édition Trilce et membre actif de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants – sur l’impact que ce plan ainsi que d’autres projets d’inclusion technologique pourront avoir sur le monde de l’édition latino-américain.

1. Pourriez-vous présenter brièvement votre parcours professionnel ainsi que la ligne éditoriale de Trilce ?

Je suis cofondateur et directeur des Éditions Trilce. Avant de fonder Trilce en 1985, j’ai travaillé plusieurs années dans le secteur de la distribution de livres en France. Trilce a publié un millier de titres et s’inscrit dans le mouvement des maisons d’édition indépendantes depuis la fin des années 1990.

En ma qualité de directeur, j’ai pris part à différentes initiatives allant dans ce sens – entre autres : le groupement Editores Independientes, la Bibliothèque interculturelle, ou encore l’Alliance internationale des éditeurs indépendants. J’exerce également les fonctions de directeur suppléant à la Chambre Uruguayenne du Livre. Trilce est une maison d’édition centrée sur les sciences sociales et la littérature jeunesse.

2. Grâce au Plan Ceibal, l’Uruguay a été l’un des pays latino-américains les plus actifs pour réduire la fracture numérique. Quel bilan tirez-vous de cette initiative, dans ses aspects positifs aussi bien que négatifs, cinq ans après sa mise en œuvre ?

À vrai dire, cinq années ne constituent pas un laps de temps suffisant pour tirer des conclusions définitives dans le domaine de l’éducation. Sans aucun doute, le fait que tous les enfants de l’école publique aient un XO – un ordinateur portable spécialement conçu à cet effet – aura des répercussions fondamentales sur leur relation à cet outil, puisque l’enfant développera les compétences – et les mauvaises habitudes – que cette utilisation implique. Les habitudes de lecture et d’écriture vont nécessairement changer, tout comme apparaît un conditionnement à de nouvelles manières de raisonner et de communiquer.

Les études récentes font surtout référence aux résultats obtenus quant à l’intégration sociale des enfants et de leur famille, mais parlent moins des effets sur l’éducation. De fait, des familles qui jusque-là n’avaient pas d’ordinateur en ont un maintenant – et doté d’une grande connectivité, ce qui facilite l’intégration, la communication avec la famille et les amis, l’accès à l’information, les démarches administratives, etc.

En ce qui concerne l’éducation en tant que telle, on constate qu’il existe peu de supports de cours disponibles et que la prise de contact des enseignants avec le XO a été difficile – le système a été mis en place sans faire appel à eux, ce qui signifie qu’il reste encore beaucoup de choses à améliorer dans le futur.

3. Le gouvernement uruguayen a récemment entrepris des discussions avec les maisons d’édition pour inclure des œuvres de littérature jeunesse dans les ordinateurs du Plan. Est-ce que vous voyez là une opportunité intéressante pour les maisons d’édition uruguayennes ?

En règle générale, lorsqu’un État achète des livres, cela répond à une demande des bibliothèques et des centres éducatifs, mais cela stimule également la recherche et la création. Malheureusement, l’État uruguayen n’alloue aucun budget à l’achat de livres sauf en de rares occasions, à titre exceptionnel, et avec des tirages extrêmement bas. Les bibliothèques sont dans une situation catastrophique et leurs fonds sont alimentés par des dons.

L’Éducation nationale avait lancé un projet très intéressant, de création de « mini-bibliothèques » de littérature jeunesse dans 2400 écoles, composées d’une sélection de 90 titres. Ces mini-bibliothèques n’ont finalement approvisionné que quelques 300 écoles avec seulement 50 titres, en raison d’un « manque de fonds ». L’argument sous-jacent étant que ces livres pouvaient être remplacés par des livres numériques.

En effet, avant que l’État n’acquière les 300 exemplaires, le Plan Ceibal – qui ne dépend pas de l’Éducation nationale – avait prévu l’achat sur ses fonds propres de ces 90 titres au format numérique. Le Plan se proposait de les intégrer à sa plateforme pour que les enfants puissent les télécharger durant une période limitée, sans avoir la possibilité de les imprimer ni de les copier.

Sans entrer dans le débat sur les différences, avantages et désavantages qu’il y a entre livre traditionnel et livre numérique, ce qu’on peut affirmer c’est qu’actuellement, et cela vaut en particulier pour la littérature jeunesse, ils ne sont pas substituables : l’accès à l’un doit être complété par l’accès à l’autre. Les éditeurs et le Plan Ceibal ont considéré dès le début que ce Malle de livres – c’est le nom du site du Plan Ceibal – constituait une première étape et qu’il faudrait trouver des solutions au fur et à mesure pour les acquisitions de livres numériques dans le futur.

En Uruguay, il n’existe aucune plateforme nationale de vente de livres numériques. Les très rares titres que l’on trouve sur Libranda ne peuvent pas être achetés dans le pays ; sur Amazon, les livres édités en Uruguay se comptent sur les doigts d’une main; les maisons d’édition uruguayennes ne vendent pas de livres numériques sur leur site ; la vente de liseuses numériques est insignifiante, et ce n’est qu’au cours des derniers mois qu’a décollé la vente de tablettes. En résumé, le marché du livre numérique en Uruguay est inexistant, de telle manière que l’achat réalisé dans le cadre du Plan Ceibal partait d’une « expérience zéro », aussi bien pour l’acquéreur que pour les éditeurs. Les problèmes ont surgi essentiellement dans deux domaines: a) technologique et b) économique.

a) Les éditeurs ont fourni des fichiers PDF et le Plan Ceibal a dû trouver un format adéquat pour les XO – il fallait prendre en compte la taille spécifique de l’écran, la procédure de codage, le poids du fichier, la période d’utilisation, etc. Non sans difficultés, des solutions ont été trouvées : en modifiant le format des livres pour l’adapter aux petits moniteurs, on a maintenu les fichiers au format PDF et on a créé une application, réservée exclusivement aux XO, qui permet de décrypter les livres une fois qu’on les a téléchargés. Cette application a une durée de trois ans ; au-delà de ce laps de temps, le système effacera les livres de l’ordinateur.

L’opération a occasionné des « glissements » de textes, une disposition erronée des paragraphes sur la page, un positionnement au mauvais endroit des illustrations, et d’autres inconvénients auxquels il aurait été simple de remédier mais qui, probablement à cause du manque d’expérience en mise en page des personnes chargées de la conversion, ont généré de nombreuses allers retours.

Il faut tenir compte du fait que ces livres numériques sont des sous-produits de l’édition traditionnelle qui n’avaient pas été conçus pour gérer une éventuelle conversion au format électronique. Maintenant, nous savons qu’au moment de réaliser une édition traditionnelle, nous devons avoir à l’esprit un possible passage au format électronique, et nous avons appris à utiliser les ressources prévues à cette effet dans les programmes de mise en page. Actuellement, une partie des livres sont disponibles sur le site, les autres étant en cours de réalisation.

b) Du point de vue économique se sont présentés deux problèmes majeurs, très liés l’un à l’autre : comment fixerait-on le prix de vente de chaque livre électronique, et quel serait le pourcentage de droits d’auteur ?

Nous nous sommes rendus compte qu’une cession de droits permettant un accès potentiel à plus de 400 000 ordinateurs était quasiment une première dans le monde de l’édition hispanophone. Nous n’avons donc pas trouvé d’antécédents qui puissent nous indiquer la marche à suivre. Nous avons observé que les prix des livres numériques déjà en vente – ceux qui sont des sous-produits de l’édition traditionnelle – étaient fixés en fonction du marché et non des coûts de fabrication, et qu’ils variaient de pays à pays, et aussi d’un jour sur l’autre. Nous avons écarté l’idée d’un prix établi en fonction du nombre d’utilisateurs, parce que le Plan Ceibal ne permettait pas de comptabiliser les accès, et qu’on pouvait difficilement effectuer un calcul en se basant uniquement sur la quantité de XO distribués.

Finalement, à l’issue d’une « négociation» afin de faire coïncider le budget du Plan Ceibal et le montant proposé par les éditeurs, nous nous sommes mis d’accord sur un prix. L’organisme parapublic a par ailleurs demandé que le prix soit le même pour tous les titres – indépendamment de l’auteur, de la présence ou non d’illustrations, de la longueur, etc. Étant donné le caractère éducatif et social du projet, les éditeurs ont renoncé à certaines de leurs exigences pour soutenir le Plan Ceibal.

En ce qui concerne les droits d’auteur, beaucoup de maisons d’édition avaient dans leurs contrats des clauses qui prévoyaient la cession des droits pour le domaine numérique, dans certains cas avec le même pourcentage de droits d’auteur que pour les livres traditionnels, dans d’autres cas, plus rares, avec un pourcentage supérieur. Les autres ont dû négocier avec leurs auteurs.

En règle générale, nous nous sommes mis d’accord sur un pourcentage de 25% de droits d’auteur pour les ventes globales. Beaucoup ont modifié leurs contrats à la hausse, d’autres ont signé de nouveaux contrats, d’autres encore ne sont pas parvenus à un accord et n’ont pas vendu leurs livres. Il faut aussi signaler que certains auteurs se sont réunis pour défendre leurs droits, cela a suscité un débat encore ouvert à ce jour.

4. Vous qui avez acquis une grande expérience dans les salons et les rencontres entre les éditeurs de la région, quel avenir à long terme voyez-vous en Amérique Latine pour le livre numérique – ou l’industrie des publications électroniques en général ? Quels enjeux ? Quelles opportunités ?

Il ne fait aucun doute que le livre numérique constitue une avancée technologique qui, dans certains secteurs, va se développer sans possibilité de revenir en arrière. Dans d’autres secteurs, l’impulsion actuelle – encouragée par des intérêts commerciaux qui ne sont pas liés aux contenus mais à un « électroménager » de la lecture, à la publicité sur les sites internet, aux produits annexes – va s’adapter aux habitudes de lecture actuellement en pleine transformation. Il y aura une cohabitation qui s’ajustera à ces habitudes. Il est très difficile de prédire les changements à venir. Mais il n’y aura pas moins de lecture ni d’écriture. Il est également compliqué d’anticiper les nouveaux développements technologiques qui peuvent transformer le livre numérique – les moniteurs hybrides à encre électronique et LCD, par exemple.

Les enjeux : apprendre les nouvelles techniques sans pour autant négliger celles qui ont été employées jusqu’à aujourd’hui ; continuer à donner la priorité aux contenus ; éviter de tomber entre les mains de monopoles centralisateurs ; créer des alliances pour décentraliser ; ne pas brader le rôle culturel et la valeur symbolique du livre.

Les opportunités : nous spécialiser dans ce que nous faisons aujourd’hui ; améliorer le livre non-numérique ; gagner en professionnalisme ; optimiser les ressources pour la diffusion.

En attendant que le phénomène du livre numérique prenne toute son ampleur et trouve sa place, nous devons défendre l’instrument du livre traditionnel, qui a déjà tellement fait ses preuves, pour que son accès se démocratise et qu’il atteigne une diffusion plus grande, défendant ainsi la bibliodiversité.

Octavio Kulesz

A propos de l'auteur

Octavio Kulesz is an Argentinian digital publisher and philosopher. In 2007 he founded Teseo, one of the first e-book publishing houses in Latin America. He is the author of the report “Digital Publishing in Developing Countries” (commissioned in 2011 by the Prince Claus Fund and the International Alliance of Independent Publishers), and a Unesco expert on the 2005 Convention.

Leave a comment

Your email address will not be published. Fields marked * are required.


*