• Sommaire

    • [+]Préliminaires (3)
    • [+]Introduction (4)
    • [+]Amérique latine (13)
    • [—]Afrique subsaharienne (9)
    • [+]Monde arabe (11)
    • [+]Russie (11)
    • [+]Inde (11)
    • [+]Chine (9)
    • [+]Conclusions (6)
    • [+]Annexes (1)

Afrique subsaharienne

Le téléphone mobile, un acteur clé pour l’édition numérique

En plus des supports et des outils que nous avons décrits jusqu’ici – qui font tout juste leurs premiers pas – il existe un autre acteur qui sera peut-être le véritable protagoniste dans l’édition numérique de demain en Afrique : le téléphone portable. Si on le compare avec celui des autres technologies, le taux de pénétration du téléphone portable dans la région est extrêmement élevé, aussi bien dans les villes que les communautés rurales. Selon les estimations formulées en 2010 par l’Union internationale des télécommunications, l’accès aux réseaux de téléphonie mobile serait en Afrique d’environ 41 %, pour 76 % dans le reste du monde. Le taux de pénétration d’Internet, de son côté, résulterait beaucoup plus bas : à peine 9,6 %, contre 30 % dans le reste du monde. Ce qui voudrait dire que les téléphones mobiles auraient en Afrique un taux de pénétration 4 fois supérieur à celui d’Internet. En comparaison avec la moyenne globale, le réseau de téléphonie mobile africain serait également beaucoup mieux positionné que le réseau web [1] : dans certains pays, comme l’Afrique du Sud, le taux de pénétration se situerait au-dessus des 100 % [2], ce qui fait remarquer à de nombreux analystes africains que, dans la région, ce sont les téléphones portables qui constituent le véritable réseau [3].

Ces circonstances particulières ont conduit de nombreuses entreprises, ainsi que différents pans du secteur public, à donner la priorité au réseau de téléphonie mobile pour des activités qui, dans d’autres régions, sont réalisées via Internet. C’est le cas, par exemple, des paiements électroniques. Dans ce domaine, le rôle de M-Pesa est d’une importance vitale. Il s’agit d’un service de transfert d’argent à partir des téléphones portables qui est né en 2007 au Kenya, puis s’est rapidement étendu à la Tanzanie, l’Afrique du Sud, et même l’Afghanistan [4]. Ce qui est intéressant ici, c’est que, même s’il a été conçu par une entreprise internationale comme Vodafone – en collaboration avec Safaricom – et qu’il est encouragé par des fondations nord-américaines et européennes – comme le DFID de Grande-Bretagne –, ce système s’appuie sur l’infrastructure disponible localement, et sur les besoins concrets de vastes secteurs de la population, deux facteurs décisifs pour le succès de tout projet technologique.

M-Pesa et d’autres solutions de paiement similaires ont servi de modèles à beaucoup d’autres applications pour téléphones mobiles. L’université d’Afrique du Sud (UNISA), par exemple, a présenté en 2009 le service AirPac, qui garantit aux membres de sa bibliothèque un accès à un ample catalogue, et même la possibilité de réserver des livres via leur téléphone portable. Rita Maré, professeur à l’université, énumérait au moment de son lancement les avantages de ce dépôt numérique institutionnel : augmenter l’impact des recherches menées par l’université et faciliter la mise en commun de nouveaux savoirs, afin d’offrir une plus grande visibilité au secteur académique africain [5].

Les possibilités qu’offrent les téléphones portables ont conduit certains acteurs à utiliser le réseau de téléphonie mobile existant pour distribuer des textes de fiction. L’entreprise CellBook, fondée en 2007, n’est plus en activité aujourd’hui. Mais elle a été l’une des premières à travailler en ce sens, élaborant du software et des solutions sur mesure pour les éditeurs qui souhaitaient distribuer leurs livres sur ce support. En 2009, Pieter Traut, le fondateur du projet, commentait à NewsWire Today :

La possibilité de distribuer des livres via des dispositifs mobiles génère de nouvelles recettes pour les éditeurs et permet de monnayer des contenus de manière très dynamique, dans un monde où le téléphone portable est devenu l’appareil numérique le plus populaire. Depuis 2007, plus de 100 000 livres ont été distribués sur des téléphones cellulaires dans la seule Afrique du Sud : nous avons entamé le dialogue avec les éditeurs les plus importants pour que soient créées des versions spéciales pour CellBook. Si CellBook est unique, c’est parce qu’elle intègre différentes caractéristiques de dernière génération, comme la possibilité d’effectuer des recherches à l’intérieur d’un livre ou celle d’ajouter des commentaires à propos de ce livre sur des réseaux sociaux [6].

Il semble que ce soit l’absence d’un business model clair qui ait conduit CellBook à la cessation d’activité. Mais cela n’a pas découragé les autres entrepreneurs. En 2008, la plate-forme sud-africaine MOBFest a présenté Novel Idea, un concours de littérature pour téléphones portables. Après avoir envoyé un SMS, les utilisateurs pouvaient recevoir des récits écrits spécialement pour les tout petits écrans – en 28 épisodes d’un maximum de 900 caractères chacun – et voter ensuite pour leur auteur favori [7]. Même si les textes de Novel Idea étaient envoyés gratuitement, ils ont permis d’explorer les nouveaux formats et de promouvoir les auteurs locaux. Comme l’a observé Michelle Matthews, l’éditrice responsable du projet :

Je crois que la fiction pour téléphones portables constitue une expérience très différente du typique roman de 300 pages. Les auteurs ont tendance à écrire de façon différente pour la plate-forme ; quant aux lecteurs, ils ne veulent pas lire de longs textes sur un tout petit écran – pas pour le moment du moins. Je crois qu’il s’agit de deux marchés superposés. De toute façon, il existe toujours la possibilité qu’un lecteur cherche le livre d’un auteur dont il a apprécié la lecture sur l’écran de son téléphone portable. Cela fait donc de Novel Idea un bon instrument de marketing pour les auteurs déjà établis [8].

MXit, pour sa part, est aujourd’hui l’un des acteurs les plus importants de la téléphonie mobile en Afrique du Sud. Son système d’applications de chat, utilisé par 27 millions de personnes, fait de cette entreprise le principal réseau social du continent. Les utilisateurs peuvent payer pour de petites applications dans une monnaie propre au système appelée moola. En mai 2009, l’écrivaine Karen Michelle Brooks a signé un accord avec MXit pour vendre son roman d’aventures Emily et la bataille du voile par le biais de la plate-forme. L’œuvre pouvait s’acheter chapitre par chapitre, et être payée par micropaiements en moola. Ce livre de 27 chapitres inaugurait ainsi la série m-books (mobile books) de MXit. En moins d’un mois, il avait déjà vendu 5 000 chapitres. Selon les propres termes de K. M. Brooks :

Les m-books sont une évolution des e-books. J’ai pensé qu’un accès par le biais d’un média numérique constituait une voie excellente pour mon roman. En outre, Emily et la bataille du voile est destiné aux adolescents, et je voulais que le livre leur soit accessible, dans l’espoir de promouvoir l’amour pour la lecture et l’écriture [9].

En septembre 2009, le Sud-Africain Steve Vosloo, un expert en systèmes informatiques, a publié le récit Kontax, de Sam Wilson, d’abord à partir d’un site propre, puis par le biais de MXit. Le projet éditorial, baptisé m4lit, comptait avec l’appui de la Fondation Shuttleworth et avait pour objectif d’encourager la lecture parmi les jeunes sud-africains. Kontax a été distribué gratuitement en anglais et en isiXhosa – l’une des langues officielles du pays. Un espace interactif était également ouvert aux lecteurs pour laisser leurs commentaires, discuter de l’histoire et proposer des fins alternatives qui, par la suite, feraient l’objet d’un concours. En deux mois à peine, le site mobile avait dépassé les 63 000 abonnés.

En 2010, m4lit a inauguré Yoza, une bibliothèque virtuelle gratuite qui héberge aujourd’hui, outre Kontax, d’autres textes spécialement écrits pour les téléphones mobiles, dans des genres qui vont du récit d’aventures aux anecdotes sur le football, en passant par le roman d’amour et les grands classiques du théâtre comme Macbeth.

Les réflexions que formule S. Vosloo face au succès de m4lit sont particulièrement éloquentes :

Moi aussi j’aime l’objet livre, son poids, son odeur, le contact avec le papier. Je serais horrifié que les livres disparaissent et soient relégués aux musées. Mais on ne peut pas ignorer les changements qui sont à l’œuvre dans le monde, ni les avantages qu’offre la technologie. Les livres sont très résistants – on peut lire au sommet d’une montagne sans craindre de tomber en panne de batterie, mais ils sont trop chers. Sans bibliothèques, les jeunes de notre pays ne peuvent pas accéder aux livres. Je comprends qu’on a un besoin urgent de bibliothèques, mais je dois reconnaître qu’il est difficile d’imaginer qu’elles soient construites à court terme, si tant est qu’elles le soient un jour. En revanche, ce dont les jeunes disposent, ce sont de téléphones portables. Le projet que je dirige, qui s’appelle m4lit (mobiles pour l’encouragement à la lecture) prend ce contexte, pauvre en livres, mais riche en cellulaires, comme point de départ. Si ce que les jeunes ont entre les mains, ce sont des téléphones portables, alors c’est avec cela que nous devons travailler [10].


Notes    
  1. Cf. “The World in 2010”, ITU.
  2. C’est-à-dire, il y aurait plus de téléphones portables que d’habitants. Cf. “ICT Statistics Newslog – South Africa Mobile Penetration Level Breaks the 100% Mark”, ITU, janvier 2009.
  3. Cf. Matthews, Michelle : “Cell-lit is all the rage”, Mail & Guardian Online, 8 juin 2008.
  4. Cf. “About M-Paisa”, Roshan connection. M-Pesa est fondamental pour les personnes qui se trouvent en dehors du système bancaire classique. On estime qu’environ 50 % de la population du Kenya utilise ce système. (Cf. Graham, Fiona : “M-Pesa: Kenya’s mobile wallet revolution”, BBC News, 22 novembre 2010.)
  5. Cf. “AirPAC Launch”, UNISA.
  6. Cf. “Mobile Applications Developer CellBook Signs Agreement with Oxford University Press”, Newswire Today, 28 février 2009.
  7. Des écrivains comme Lauren Beukes, Sam Wilson, Sarah Lotz et Henrietta Rose-Innes – la gagnante du prix Caine 2008 –, ont participé à la première étape du concours. Cf. “Author biographies”, Novel Idea.
  8. Cf. Cummiskey, Gary : “Stories put to the text”, The Book seller, 25 septembre 2008.
  9. Cf. “MXit Launches its First SMS Book: Karen Michelle Brooks’ Emily and the Battle of the Veil”, Book Southern Africa, 7 mai 2009.
  10. Cf. Vosloo, Steve : “It’s about reading, not paper vs pixels”, Steve Vosloo. Project leader in Cape Town: Technology + Education + Africa, 31 mai 2010.

1 Commentaire

  1. thierry quinqueton

     /  27/08/2011

    Toutes ces pages sur la place de la téléphonie mobile sont passionnantes. On voit bien du coup qu’on n’est pas dans une logique de substitution, de disparition d’un media qui serait « remplacé » par un autre. Ce que tu écris sur l’exploration de nouveaux formats de littérature ouvre à mon sens de grandes perspectives.

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